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02 décembre 2014

On ne savait pas... (suite)

J’aime bien Lise Lucet, je lui trouve beaucoup de fraîcheur dans le décor artificiel et un peu compassé du Journal télévisé de France 2. Elle apporte quelque chose de nouveau dans les formules éculées de notre information. Elle dégage la passion de son métier et l’intransigeance de l’honnêteté intellectuelle. En plus elle a du charme.

Voilà qu’elle s’est mise en tête d’aller chercher la vérité chez ceux-là mêmes qui refusent de la dire.

Face à un PDG en train de sabler le champagne en compagnie du gratin de la société elle a brandi un téléphone portable de la dernière génération.

-Savez-vous, Monsieur, comment cet objet est fabriqué ?

Elle cite des marques, des filières d’importation dont il est directement responsable.

Le PDG ne comprend pas, il baisse la tête, il s’esquive. Comment peut-on s’introduire dans une réunion privée sous prétexte d’information ? Pour lui, cette dernière question est plus importante que celle qu’on lui pose.

Il feint de ne pas savoir, alors qu’il sait.

Lise poursuit ses investigations dans la rue. Elle aborde un jeune couple.

-Savez-vous, madame, monsieur, comment est fabriqué le téléphone sur lequel vous « surfez », envoyez des photos, regardez la télévision ?

Ils n’en ont aucune idée. Pour tout dire ils s’en foutent.

Elle leur explique. Ils ouvrent de grands yeux consternés. Non ils ne savaient pas. Mais ils repartent. Sûr qu’ils ne jetteront pas le téléphone aux orties. Ils sont trop attachés aux  commodités qu’il leur offre ; chez certains même, c’est devenu une drogue. Et puis ces choses là ne sont pas de leur ressort.

Pour notre confort, pour notre fantaisie, pour notre superflu, des enfants de 10 ans travaillent 12 heures par jour dans d’improbables ateliers pour un salaire mensuel de 30 euros ; en Afrique, en Inde, partout où l’humain et le social sont inconnus, des troupeaux d’hommes maigres comme des ombres creusent le sol comme des taupes, sans relâche, sans matériel adapté et surtout sans un minimum de sécurité. Ils extraient les éléments de  base des fameuses « terres rares » nécessaires à la production de métaux dits stratégiques indispensables à l’industrie électronique dont les noms résonnent sympathiquement comme des noms de la Rome antique: Thulium,lutécium,cérium …

Les accidents y sont nombreux, souvent mortels ou invalidants. Les quelques roupies que ces pauvres bougres touchent sont la version moderne du « Salaire de la peur ». Le vrai prolétariat, tel qu’on l’entendait au XIXème siècle, a muté. Il se trouve là.

Ils sont de droite, de gauche, d’extrême gauche, militants d’associations charismatiques, hommes de bonne volonté engagés dans l’humanitaire qui surfent, consultent, visionnent, jouent, téléphonent, se lancent mille SMS, sans se douter qu’ils tiennent toute la misère du monde au bout des doigts.

Ils sont nombreux ceux qui sans le sacrifice de ces enfants, de tous ces malheureux enchaînés à la peine, ne pourraient se payer un téléphone portable. Surtout que les progrès de la Technique, l’attraction de la nouveauté, les poussent à en changer quasiment tous  les deux ans.

Ce qui est vrai pour le téléphone  l’est tout autant pour le cuir, les vêtements, les jouets, nos équipements d’intérieur, les crevettes que nous mangeons. Depuis plusieurs décennies déjà nous vivons sur le rabais que nous accorde la misère du peuple de l’ombre. Nous sommes en réalité, nous les conditionnés et les manipulés de la publicité, le dernier maillon d’une vaste et honteuse chaîne d’exploitation.

Que faire ? Culpabiliser n’est pas la bonne attitude, on ne reviendra pas à la chandelle ou au télégraphe de Chappe.

Nous avons pourtant vous et moi tout pouvoir sur l’amorce d’une solution. Les multinationales sont particulièrement sensibles au tintement des sous qui manquent à leur bilan.

Il suffirait de leur opposer un slogan que l’on diffuserait partout où des oreilles écoutent, où des yeux regardent, où des cerveaux réfléchissent, où des cœurs s’appitoient : «  Je t’achète, si tu me prouves que tu respectes. »  Exigeons pour tout article le contrat du respect.

Et ça, tout le monde devra le savoir.

 

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