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04 juin 2013

La photo de la mauvaise conscience.

Voici quelques jours une photo publiée par l’hebdomadaire Marianne m’a profondément bouleversé. Dans l’effondrement de l’immeuble-usine du Bengladesh le photographe a saisi sur le vif, si je puis dire, un jeune couple enlacé pour l’éternité parmi les gravats. D’elle  on ne distingue qu’un bras potelé autour du cou de son homme, une épaule couverte d’un sari orange et quelques mèches de chevelure brune ; mais lui a la face découverte, ravagée de terreur et de ses yeux coulent des larmes de sang. Ils sont morts tous les deux pour trente euros par mois.

J’ai immédiatement fait le parallèle de cette terrible illustration avec ces photos vieillies des grandes grèves des mineurs, ou sur le pavé de la mine on voit gisant les cadavres des mineurs grévistes tirés à feu roulant par la troupe.

C’est bien la même éternelle honte et le même éternel  massacre de cette ombre anonyme et insaisissable qu’on appelle le capitalisme. Qui sont les assassins ? Nul ne le saura jamais ; aucun juge ne les menacera des foudres de sa justice  tant ils sont dissimulés et protégés par le système.

Pendant la période de l’industrialisation galopante du dix huitième et du dix neuvième les grandes familles ont assis leur fortune sur l’exploitation de la classe ouvrière. La mine, les hauts fourneaux, les sillons de la terre, ont vu des générations de pauvres diables trimer pour des salaires de misère. « Ils étaient vieillis à quinze ans, ils finissaient en débutant… » chantera Brel dans sa trop peu connue chanson : « Pourquoi ont-ils tué Jaurès ? »

Mais à force de courage, de ténacité, avec l’aide des syndicats, le travailleur occidental a su construire sa défense, arracher sa part du profit de son travail. Et voila que soudain il est devenu trop exigeant et donc trop cher et donc trop peu rentable pour qui veut gagner beaucoup d’argent. L’ouvrier occidental ne paye plus. Le « coût du travail » est devenu un gros mot.

Qu’à cela ne tienne le capitalisme et tous ceux qui marchent dans son sillage vont changer de tactique. Partir, s’expatrier, courir goulûment là où la population crève la faim. Dans cet eldorado le « coût du travail » n’existe pas puisque les salaires y sont inversement proportionnels à la gravité de la misère.

C’est ainsi qu’on a entassé comme dans des élevages intensifs des pauvres bougres, des enfants quelquefois, soumis aux cadences infernales, hébétés de fatigue et de soumission. Pas d’assurance, un minimum d’hygiène, de confort, de sécurité, le plus souvent pas du tout : c’est trop cher.

Honte aux exploiteurs sans scrupules ! Où sont ces salops ? Qu’on les écrase !

Oui mais voila, aujourd’hui les choses ne sont pas aussi simples qu’hier.

Moi qui veux pour l’hiver des bottes fourrées pas chères, qui ne mettrai pas plus de 20 euros à ce tee-shirt, qui parcours la toile sur internet à traquer les soldes, qui fais du combat des prix une affaire personnelle, c’est moi, quelque part qui tiens la main aux salops que je veux dénoncer. Ces petites mains épuisées par douze heures de travail, elles travaillent pour moi. Par mon comportement de consommateur je contribue aussi à les asservir. Bien qu’à mon corps défendant, je suis le maillon fort de la chaîne des exploiteurs.

Pas responsables, mais quelque part tous coupables. Le capitalisme moderne est devenu pervers. Plus nous consommons, plus il s’exporte, plus il se goinfre, plus il nous laisse une marée de chômeurs, plus il opprime une population sans défense.

Les larmes de sang de ce jeune ouvrier tué avec sa compagne dans l’effondrement de son usine sont, à n’en pas douter, les stigmates de notre mauvaise conscience.  

 

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