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20 décembre 2010

Un conte à ne pas dormir debout.

Chers amis lecteurs, comme l’année dernière à la même époque, permettez-moi de vous offrir ce conte qui, même s’il est un peu triste, est malgré tout ma sincère façon de vous souhaiter un Joyeux Noël !

 

Lentement, interminablement, les flocons glissent, énormes comme du duvet d’oie, tissant un rideau de plus en plus épais. La nuit est tombée depuis longtemps, on ne voit plus dans la lueur des phares que l’implacable virevolte de la neige.

La puissante limousine tangue de plus en plus, ses roues patinent et son moteur renâcle.

« Gertrude, je ne me reconnais pas. Je crois que je me suis engagé dans un chemin de terre. Avec cette maudite neige j’ai dû louper la bonne route au dernier carrefour. Impossible de faire demi-tour, la voie est trop étroite et ça dérape. »

«  Oui Jean, nous sommes perdus, je le crains, répond Gertrude, de plus en plus inquiète… J’appelle nos amis…Zut !... ça ne passe pas. »

« De toute manière, cela n’aurait servi à rien…J’aurais été incapable de les renseigner sur notre position…Je continue, on verra bien. »

De part et d’autre de la voiture les troncs d’arbres plaqués de neige se resserrent, froides sentinelles de cette nuit de Noël ; dans la lumière des projecteurs, ces sentinelles figées donnent parfois l’impression de s’écarter avec la vivacité du piège qui s’ouvre pour mieux se refermer. Les branches basses ploient sous la charge d’ouate, menaçant d’obstruer le passage. Les conditions de circulation sont devenues, extrêmes, par ce froid polaire.

Une noire pensée traverse l’esprit de Jean :

« Ce serait trop bête de se faire coincer par la chute d’un arbre, de mourir de froid là, tous les deux, en cette nuit de réveillon. »

Le chemin se comble, s’estompe, s’efface, laminé par la tempête. La glace s’accumule sous le plancher de la voiture, racle et freine l’élan. Le moteur n’en peut plus. Il cale.

Gertrude frissonne : « Jean !  j’ai peur… »

« Regarde bien, ma chérie, là bas, il m’a semblé apercevoir une lumière. Regarde bien, j’éteins les phares.»

Gertrude griffe de ses ongles le givre de sa vitre, colle son front à la surface glacée pour scruter la nuit.

« Je ne vois rien !...Je ne vois rien. »

Jean a entre ouvert sa portière, puis est descendu dans un crissement de cristaux. Il n’a pas rêvé. Quelques centaines de mètres plus loin, là bas, à travers les lignes obliques de la futaie, un tronc de bouleau palpite, animé de reflets jaunes, tandis qu’au pied de l’arbre s’étale, réverbérée par la neige, le reflet pâle d’une fenêtre à carreaux.

« Nous sommes sauvés Gertrude. Il y a une maison pas loin d’ici. Espérons qu’on ne nous refusera pas l’hospitalité. A tout hasard prenons nos bagages et nos cadeaux. »

Une maison en bois, toute petite, trône au milieu d’une vaste clairière blanche. Le bûcher est plus grand qu’elle. Une dépendance entourée d’un espace grillagé fait penser à un poulailler. La cheminée fume paisiblement. Une bougie éclaire une pièce qui paraît déserte. Aucun son de conversation, le silence est total.

Jean éprouve une appréhension en frappant trois coups à la porte. L’atmosphère qui règne autour de cette bâtisse ne lui convient pas. Il écoute. Un raclement de chaise sur le parquet se fait entendre, un pas glisse, mais personne ne répond.

« Madame, Monsieur ! Si vous nous entendez, ouvrez-nous, s’il vous plaît. Nous sommes perdus et notre voiture est en panne, s’époumone Jean. »

Pour toute réponse un œil inquisiteur se montre à l’angle du carreau tandis qu’une main ridée lève lentement un bougeoir.

« Avancez, que je vous voie mieux, glapit une voix étouffée par l’épaisseur de la vitre. »

Puis silence ; la neige tombe, tombe sur les épaules blanchies. Derrière sa porte l’homme se méfie encore.

« Et vous alliez où ? »

« A St Julien des Monts, chez les Rivetot, nos amis. »

« Rivetot… le notaire ? »

« C’est cela ! »

Le verrou grince, la porte s’ouvre franchement libérant un subtil parfum de rôti et de vin chaud.

« C’est pas la porte à côté, grommelle l’homme. Vous ne risquiez pas de les trouver dans ces parages, vos amis !»

L’ambiance  de la pièce est chaude. Les murs sont peints au brou de noix. Des cuivres brillent sur la cheminée. De hautes flammes  s’échappent d’une grosse bûche pour venir lécher la crémaillère avec une sorte d’avidité. Une énorme volaille ruisselante de graisse tourne lentement à la broche en lâchant des jets de parfum de truffe.

Sec, un peu voûté, le visage sévère, en vareuse et en pantalon de velours, l’homme pointe un doigt noueux.

« Enlevez votre manteau et asseyez-vous sur la chaise, madame, je n’ai que celle-là. »

« Nous sommes désolés de vous déranger, mais…avec ce temps… s’excusa Jean. »

« Je m’appelle Adrien. Je vis seul. Je vous ai ouvert la porte, cela veut dire que vous êtes ici chez vous. Prenez le tabouret en bois, moi je poserai mes fesses sur le  couvercle du saloir. Vous allez boire du vin chaud, ça vous réchauffera.»

Le vin parfumé au citron et à la cannelle fuma bientôt dans des bols à fleurs mauves. Ni  Jean ni Gertrude n’osèrent dire qu’ils avalaient ce breuvage pour la première fois de leur vie. Tous deux furent surpris par sa vigueur, sa rudesse et sa faculté à leur fouetter le sang. Gertrude se toucha les joues. Elles étaient brûlantes. Jean de son côté, saisi d’un bouffée de chaleur, dénoua sa cravate et déboutonna discrètement le col de sa chemise.

Adrien alla fouiller dans un placard, revint avec deux bougies supplémentaires, les alluma et dit :

« Un réveillon à trois, ça ne m’est pas  arrivé depuis longtemps. Au moins ce soir, je ne serai pas seul. Ça se fête. Je ne changerai pas le menu, ajouta-t-il malicieusement, mais je vais améliorer le cadre. »

Aucun  luxe dans cet endroit austère. Les visiteurs se regardèrent sans se risquer à poser des questions sur cette façon de vivre hors du temps, sans électricité, sans le confort dont notre société moderne ne peut plus se passer. A la broche, la volaille continuait de tourner en prenant une jolie teinte ambrée, répandant un fumet qui soulevait les papilles.

« C’est une oie blanche, dite oie de Guinée, expliqua Adrien. Si elle ne donne pas de foie gras, en revanche elle est excellente, rôtie ; surtout que je l’ai farcie de truffes et de marrons. »

Sur la table recouverte d’une nappe blanche et ornée d’une branche de houx, Adrien ajouta deux couverts : assiettes en porcelaine grise légèrement ébréchée, verres épais, fourchettes étamées, couteaux Opinel.

Jean et Gertrude allèrent bientôt de surprise en surprise :

« Du foie gras ! s’exclama jean. Il ne fallait pas…Vous nous gâtez ! »

« Ce n’est rien. J’élève cinquante deux oies. Si je vends leur carcasse au marché de la ville, je garde les foies. Çà me fait un foie à manger chaque semaine. Je les mange au petit déjeuner. Ainsi j’ai de l’énergie pour toute la journée. »

« Des écrevisses flambées ! »

« Ce n’est rien, elles pullulent dans le ruisseau voisin. Personne ne le sait. J’en prends quand je veux aux balances. »

« Une farce aux truffes et aux marrons ! Cette oie est pour le repas du roi ! »

« Ce n’est rien. Je n’élève qu’une seule oie blanche. Je la tue deux jours avant Noël pour que sa chair soit moelleuse. Dans la forêt, au bord des clairières, les chênes truffiers ne sont pas rares et je suis entouré de marronniers. »

« Une poêlée de cèpes ! Quel parfum délicieux, on se croirait dans un sous-bois. »

«  Ce sont des oronges, les meilleurs champignons qui soient. Pour relever encore leur goût j’y ai ajouté quelques lactaires délicieux. Lorsque l’automne est beau, je n’ai qu’à tendre la main pour cueillir ces merveilles, puis je les mets en conserve. »

« Ah ! que  ce pain est goûteux ;  ah ! que ce vin est gouleyant! »

«  C’est le pain de tous les jours, au levain. Cuit au four à bois. Quant à la Carthagène, je la fabrique avec du moût de raisin muté à la fine de marc. Attention, madame, cette liqueur se boit bien, mais elle place toujours dans la tête un grain de folie ! »

« C’est vrai ! Je me sens gaie. J’ai envie de danser. »

« Qu’à cela ne tienne, madame. Avec ma guitare, je vais vous arranger çà. »

Jean, pendant que sa femme battait la mesure, voulut placer un compliment qui soit digne de l’accueil de cet homme des bois si bon vivant, si simple, si hospitalier.

« On ne pouvait rêver meilleur hasard pour une si délicieuse soirée de Noël, dit-il. Monsieur Adrien, vous nous avez reçus comme des princes. Je m’en souviendrai longtemps.»

« Monsieur Jean, répondit simplement Adrien, en faisant doucement vibrer sa guitare, je vous ai reçu comme je vis, avec bonheur. Je possédais, non loin d’ici, une fabrique de prêt à porter qui employait une quinzaine de personnes. J’avais travaillé dur pour la faire prospérer. Jusqu’au jour, voici cinq ans, où je me suis aperçu que ma femme me trompait et que mes deux fils, deux ivrognes, faisaient la noce avec l’argent que je gagnais. J’ai alors tout plaqué pour venir vivre retiré dans cette forêt. N’acceptant plus les dérives du monde moderne, je me suis construit mon paradis.»

Le lendemain, le temps s’étant amélioré, jean et Gertrude purent reprendre leur route.

« Je vais vous dédommager, dit Jean en mettant la main à son portefeuille.»

« Ne me gâchez pas le bon souvenir que j’ai eu de vous avoir à ma table, répondit Adrien d’un air renfrogné. »

« Alors, acceptez au moins ma carte de visite. Si un jour vous aviez besoin d’aide, présentez-là à ma secrétaire. La porte de mon bureau vous sera ouverte. Je suis notaire à Grenoble. »

Deux ans passèrent. Un soir, à l’avant- veille d’un nouveau Noël, alors qu’il traitait une importante affaire de placement d’argent, Jean vit entrer sa secrétaire, une carte de visite à la main.

« Maître, un homme, un sans-abri sans doute, est là, sur le trottoir. Il veut vous voir. Comme il sent mauvais, je ne l’ai pas fait entrer. Il m’a présenté cet ancien modèle de carte de visite. »

Jean alla à la fenêtre,  écarta le rideau, et vit effectivement sur le trottoir un vieil homme pauvrement vêtu, qui attendait dans le froid, appuyé sur un bâton.

Il ouvrit son portefeuille et dit à sa secrétaire :

« Tenez ! Je suis pressé…Mettez cet argent dans une enveloppe et donnez-le-lui. »

La secrétaire revint quelques minutes plus tard, mal à l’aise :

« Maître, cet homme n’a pas voulu de votre argent. »

Effectivement les billets n’avaient pas été touchés, mais un feuillet froissé avait tout de même été glissée dans l’enveloppe.

En lisant les quelques mots griffonnés Jean reçut un choc :

« Je vous ai traité comme un prince, mais vous, vous m’avez reçu comme un chien. »

Autrefois, il y a bien longtemps, tous les contes  de Noël  sans exception finissaient bien. C’est impossible aujourd’hui. Comment, en bonne conscience, se livrer totalement au rêve et au merveilleux quand des gens meurent de froid, la nuit, en pleine rue.

Ce sont les hommes qui font les histoires et non l’inverse.

Signe du décalage des temps, le modeste homme des bois, homme d’hier, dans sa cabane, avait tout fait pour partager son art de vivre, sa philosophie du bonheur, l’espace d’une nuit de Noël ; l’homme riche des villes, homme d’aujourd’hui, dans son bureau cossu, prisonnier des exigences modernes, n’avait même pas pris le temps de s’en souvenir.

01:13 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : conte, noël, homme, moderne, riche

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